18 mai 2008

L’art de passer les frontières : cinéma et musique de Palestine










A gauche, la chanteuse Rim Banna ; à droite, la réalisatrice Annemarie Jacir






Cinq ans après Intervention divine d’Elia Suleiman (prix du Jury en 2002), un autre film palestinien est présent au festival de Cannes. Il s’agit du Sel de la terre (Milh hadha al-bahr ملح هذا البحر), une fiction qui tourne autour de la rencontre entre Emad (Saleh Bakri), un jeune Palestinien qui ne rêve que de quitter son pays, et Soraya (Suheir Hammad), émigrée de la troisième génération, née et élevée aux USA et venue renouer avec son pays d’origine.

Le scénario n’est pas totalement étranger à l’histoire personnelle de la réalisatrice, Annemarie Jacir (آن ماري جاسر). Née à Nazareth, elle a passé une partie de son enfance en Arabie saoudite où travaillait son père avant de gagner les USA. Depuis quelques années, elle vit à Ramallah, "capitale" des Territoires occupés.

Ou plutôt elle vivait car, en dépit de son passeport américain qui devrait en principe lui "faciliter la vie", les autorités israéliennes lui refusent depuis bientôt un an le droit de rentrer chez elle (sur son indispensable blog, Alain Gresh fait allusion à la fin de son billet à cette situation décrite de façon détaillée dans un article publié sur le site de l’association France-Palestine Solidarité).

Annemarie Jacir a donc sans doute raison de penser que la question du retour est, pour les autorités israéliennes, LA véritable ligne rouge. Evoquer cette question, c’est donc franchir une frontière symbolique qui entraîne, immédiatement, les pires représailles, à savoir le bannissement des territoires sous contrôle israélien, des deux côtés de la Ligne verte, dans la Palestine de 48 (d’où est originaire la réalisatrice et l’héroïne du film) et dans les Territoires occupés sous prétendue autonomie palestinienne.

Interdite de séjour chez elle, Annemarie Jacir a dû se résoudre à terminer à… Marseille le film présenté ces jours-ci à Cannes. Comme elle s’en explique dans un entretien (en arabe) publié il y a quelque temps déjà dans le quotidien palestinien Al-Ayyam, elle n’en a pas moins atteint son but : faire entendre sa voix, quels que soient les obstacles.

Briser le mur du silence, c’est également le but que se donne une autre jeune artiste palestinienne. Pour Rim Banna (ريم البنا), qui vit à Nazareth - en territoire israélien donc -, chanter est d'abord un acte politique. Elle revendique son choix de rester à l'ouest de la Ligne verte, pour faire entendre depuis l'autre côté du mur, cette résistance patiente, ce "tenir bon" (صمود) des Palestiniens de 48.

Avec une petite dizaine d’albums produits depuis 1985, Rim Banna a ouvert la voie à toute une génération de chanteuses, en Jordanie, en Syrie et au Liban notamment, qui se proposent de renouveler la chanson arabe en associant thèmes traditionnels et orchestrations modernes d’inspiration occidentale (son mari, Leonid Alexeienko, est une figure du rock ukrainien).

Avec une telle carrière, la réputation de la chanteuse ne connaît plus, depuis longtemps, de frontières. Musicalement en tout cas car, comme les Palestiniens porteurs d’un passeport israélien, il lui est bien plus facile de se produire en Europe que dans le monde arabe. Invitée dans le cadre du programme "Damas, capitale de la culture arabe" (voir ce billet), elle n’a bien entendu jamais obtenu son visa de sortie pour cette destination. Face à cet obstacle, Rim Banna a inauguré en mars dernier une nouvelle manière de se produire, le "concert virtuel" : face à une webcam, chez elle, à Nazareth, elle a chanté pour ses admirateurs syriens réunis dans un café internet du quartier de Bab Touma à Damas ! Expérience qu’elle a renouvelée depuis pour d’autres destinations qui lui sont interdites : à l’université de Yarmouk en Jordanie, à Beyrouth où on a pu l’écouter à la Maison de la laïcité (البيت العلماني) ouverte depuis février dernier, ou encore à Gaza, toujours coupée du monde par le blocus israélien…

Soyons juste ! Il est des pays arabes où l’évolution de la situation diplomatique rend les visites des artistes palestiniens moins impossibles : l'Egypte depuis les accords de Camp David, d'autres plus récemment, dont les Emirats arabes unis. Mais c'est sans compter sur d'autres barrières. En effet, en plus des interdictions israéliennes il faut intégrer la question, extrêmement complexe et douloureuse, du boycott (voir ce billet), lequel complique encore plus la situation. Il a ainsi fallu toute l’autorité du ministre de l’Enseignement supérieur local, pour faire obtenir à la chanteuse palestinienne, porteuse d'un passeport israélien, son visa d'entrée pour les Emirats.

C'était il y a quelques jours, à l’occasion d’un concert donné à Abu Dhabi, pour réunir des fonds à l’intention des étudiants de l’université Al-Quds de Jérusalem, Rim Banna a pu, pour la première fois, aller à la rencontre - non pas seulement virtuelle - d’un autre public arabe que le sien. Pour cette occasion, elle avait apporté dans ses bagages une pierre tirée d’un tas de ruines : tout ce qui reste, à l’exception d’une mosaïque miraculeusement (!) préservée, d’une église de Saffuriyya, petit village où, selon la tradition, est née la Vierge, à quelques kilomètres de Nazareth, en Palestine.

Ce village a été totalement détruit par les forces israéliennes, et ses habitants vivent aujourd’hui à Nazareth, ou encore dans le camp d’Aïn al-Heloué, au sud de Beyrouth.

Cela s’est passé en 1948, il y a tout juste 60 ans…

Plusieurs titres de Rim Banna sur YouTube, notamment This was not my story et The Night has fallen down.
Pour l'apprentissage de l'arabe,je recommande cet extrait illustré de Mâlik

Plus de titres disponibles sur la Toile, et notamment sur la partie arabe du site de la chanteuse.

11 mai 2008

Liban : le temps de la parole contre l’oubli


Au Liban, les fantômes de la guerre civile hantent les mémoires plus que jamais, et cela donne toute son importance à cette archéologie de la guerre à laquelle s’obstinent certains artistes, en dépit d’un "consensus mou" qui prétend les faire taire au prétexte d’une fragile réconciliation nationale trop vite décidée.

C’est exactement ce qui s’est produit à la fin du mois d’août 2007, lorsque Rabih Mroué (ربيع مروّه) a voulu présenter à Beyrouth une pièce intitulée Comme Nancy aurait aimé que tout cela ne soit qu’un simple poisson d’avril ! (لَكَمْ تمنَّت نانسي لو أن كل ما حدث لم يكن سوى كذبة نيسان).

Fort heureusement, la décision d’interdire un spectacle "susceptible de ranimer les dissensions internes" a très vite été levée par le ministre de la Culture, Tarek Mitri (celui-là même qui devait, plus récemment, intervenir pour lever une autre mesure d’interdiction visant cette fois-ci le film Persepolis).

Crée à Tokyo quelques mois plus tôt, Nancy a été coécrit par Rabih Mroué et Fadi Tawfîq, à partir d’une recherche documentaire qui s’est appuyée notamment sur le travail mené par la graphiste libanaise (voir également ce billet), Zina Maasri. Depuis de nombreuses années, cette artiste qui enseigne à l’AUB archive les événements de la guerre du Liban à partir du langage graphique des affiches politiques de cette période. (Elle en a tiré un livre, bientôt publié en anglais et en arabe, et prolongé tout récemment par une coïncidence presque inquiétante au regard de l'actualité, par une exposition).

Dans la pièce de Rabih Mroué, quatre "martyrs" - un mot qui, en arabe, est tout proche du mot "témoin" (شاهد/ شهيد) - livrent leur "témoignage" de la guerre libanaise dont ils reconstituent ainsi l’histoire, depuis le milieu des années 1970 jusqu’à la fin : non pas au début des années 1990, mais bien jusqu’aux événements du 25 janvier 2007, lorsqu’éclatèrent dans les rues de Beyrouth, sous une forme qui rappelle trop ce qui déroule aujourd’hui, des combats entre partisans et opposants du pouvoir en place…

Sur la scène, chacun des quatre personnages, assis côte à côte sur étroit canapé, est dominé par un haut cadre, comme une sorte d'affiche. Mais à la différence de celles qui ont été collées toutes ces années durant sur les murs de la capitale libanaise, avec en particulier les portraits des victimes des combats, les affiches de la pièce ne sont pas figées dans le silence. Au contraire, elles se transforment, se modifient, comme pour offrir une sorte de contrechant (de contrechamp ?) au récit que les acteurs donnent des événements.

Comment faut-il lire le titre choisi par Rabi Mroué pour sa pièce ? Il y a quelques jours encore, on pouvait se dire que la Nancy du titre s'exclamait ainsi pour souhaiter que tous les drames de la guerre n'aient été qu'une mauvaise farce, pieu mensonge imaginé par bien des Libanais pour croire que la page pouvait être définitivement tournée...

Mais le travail du jeune dramaturge libanais, avec d'autres créateurs, consiste précisément à clamer l'inverse, à savoir que le passé ne peut être enfoui de la sorte, que les fantôme sortent des décombres faute d'un véritable travail de mémoire. Comme l'a écrit le poète palestinien Mahmoud Darwich, dans un beau texte consacré à Beyrouth et aux événements de 1982, il faut qu'il y ait Une mémoire pour l'oubli...

C'est d'ailleurs le titre d'un autre spectacle présenté, avec la pièce de Rabih Mroué, dans le cadre de la huitième édition du Temps de parole, organisé par la Comédie de Valence pour donner à connaître au public français la scène contemporaine au Moyen-Orient (et au Maghreb puisqu’il y aura également une œuvre du Tunisien Fadhel Jaïbi, lequel il est vrai se trouvait il y a quelques jours encore à Beyrouth).
Voir dans le billet suivant le détail de la programmation.

8 mai 2008

Planches du monde arabe



Comme annoncé dans le billet à propos de Rabih Mroué, le programme du festival "Temps de parole" organisé par la Comédie de Valence. (Cliquer sur les images pour voir un peu mieux ou aller directement sur le site.)






4 mai 2008

Mai 08 : joyeux anniversaire M. Moubarak !









Appels à la grève
diffusés sur internet,
notamment via Facebook.


Pour se représenter l’état d’esprit de l’opposition égyptienne, il suffit d’imaginer que vous lisez ces lignes en 2035 : la France vit sous le régime de l’Etat d’urgence depuis 28 ans, soit la durée du règne de l’immuable président Sarkozy qui va sur ses 83 ans …

Ce dimanche 4 mai, le président Moubarak célèbre "seulement" ses 80 printemps, l’occasion pour l’opposition égyptienne d’appeler une nouvelle fois à la grève. Le précédent mouvement, le 6 avril dernier, s’était soldé par de violents incidents, notamment à Mahalla al-kubra au nord du Caire, entraînant la mort d’au moins un manifestant, suivie de centaines d’arrestations.

Même si le président a annoncé dans son discours du 1er mai une hausse très inattendue de près de 30 % du salaire des fonctionnaires (12,2 milliards de livres égyptiennes selon le ministre des Finances, plus de deux milliards de dollars à trouver dans le budget national…), les raisons de manifester ne manquent pas : coût de la vie bien entendu, chômage, et tout récemment un contrat avec Israël pour la livraison de gaz à un prix sans doute largement inférieur aux tarifs du marché (il n’a pas été rendu public, en dépit des demandes de certains parlementaires). Mais on imagine l’effet dévastateur d’un contrat qui permet aux centrales électriques israéliennes d’augmenter de 20% leur capacité de production quand la population de Gaza, sous le blocus, doit se passer de toute ressource énergétique !

On s’attend à ce que cette seconde journée d’action soit plus suivie encore que la première. Après bien des tergiversations, le parti (semi-légal) des Frères musulmans, le plus puissant des mouvements d’opposition, a en effet décidé cette fois de s’associer au mouvement.

De leur côté, les autorités ont déployé les grands moyens : tandis que les ténors du parti au pouvoir dénoncent dans la presse officielle un mouvement qui ne représente pas les vraies tendances de la société civile et qui serait même manipulé par l’Amérique (!), les religieux fidèles au régime rappellent à leurs ouailles les dangers qui guettent ceux qui se risqueraient à se joindre à la grève. Plus radicalement encore, les autorités ont demandé ces derniers jours aux trois opérateurs de téléphonie mobile du pays de couper quelque 250 000 lignes trop anonymes à leur goût (les abonnés ayant négligé de remplir les informations les concernant sur leur contrat).

Quel que soit son bilan, cette seconde journée de protestation confirme d'ores et déjà le rôle joué désormais en Egypte par les technologies de la communication comme vecteur de mobilisation. L’incarcération de blogueurs - connus (voir ce récent billet) ou moins connus (Esraa Abdel-Fattah إسراء عبد الفتاح par exemple, une jeune employée de 27 ans, membre du parti Al-Ghadd) – n’y change rien : les appels à la grève se diffusent comme une traînée de poudre via les portables, mais également sur internet, à travers d’innombrables sites, blogs, salons de discussion, qui sont loin d’être tous exclusivement politiques.

Sur Facebook – qui inquiète tout autant les Syriens que les Israéliens – des groupes qui rassemblent parfois plusieurs dizaines de milliers d’utilisateurs font circuler les appels à la grève ou encore une série de "30 conseils pour la désobéissance civile du 4 mai" (نصيحة للعصيان المدني في 4 مايو).

Le mai 68 égyptien mobilise une jeunesse qui ne se reconnaît pas totalement dans les partis d’opposition traditionnels. Agés d’à peine vingt ans, les manifestants d’aujourd’hui utilisent les nouvelles technologies de la communication tout comme ils inventent de nouvelles formes d’expression politique, radicalement nouvelles pour la région.

Pour préparer la grève, on a ainsi demandé aux manifestants (250 000 ont annoncé leur intention de le faire) de s’habiller en noir, notamment en signe de deuil pour les victimes de la répression du 6 avril. Sous le mot d'ordre "le pognon du gouvernement, c’est un tract pour l’opposition" (فلوس الحكومة منشورات للمعارضة), les appels à la grève, les "Casse-toi" (إرحل), les "Non à Moubarak" ont été écrits sur les billets de banque en circulation. Un concert de casseroles est programmée pour le dimanche 4 sur les terrasses des immeubles du Caire.

Comme de bien entendu, la musique et en particulier le rap, particulièrement en vogue dans la jeunesse du monde arabe (voir ces deux billets : 1 et 2), participent à la fête et voilà ce que ça donne en arabe (cliquer pour écouter):


هيمنة هيمنة مفيش أي نوع من الحرية.. كل حاجة ثابتة زي ما هيه، كفاية كده سرقة سرقة بلطجة عربجة.. المطلوب تكون زي الناموس محدش حتى يسمع زنك.. مستوى معيشة الفرد بقا في الضياع.. الفقراء بيزدادو فقر والأغنياء بيزيدوا غنى والطبقة المتوسطة خلاص خطفها الصقر، الناس بتدور على المصالح والتفكير بقا في الضياع
(Tentative de traduction : Opprimé, opprimé /Pas de liberté /Tout est coincé, bloqué / Les vols, assez ! / Nervis dépravés / Comme un moustique écrasé / Faut même pas bouger / Pouvoir d’achat envolé /Les pauvres toujours plus pauvres / Les riches toujours plus riches / Les classes moyennes toujours plus envolées /Chacun cherche à s’en tirer / Plus personne veut penser…)

En prime pour les arabophones, un intéressant débat à la télé sur la mobilisation politique et les nouvelles technologies. Et d'autres morceaux de rap politique (cliquez sur les T-shirts !)

28 avr. 2008

Sacrées vacances




Le blog est en vacances,
dans un lieu où le respect du sacré
n'est pas nécessairement l'opposé de la modernité...

¡A la semaine prochaine!

20 avr. 2008

Arrêt de "Métro" en Egypte : encore des dessins censurés !


Le 15 avril dernier, au Caire, la maison d’édition Malameh (ملامح) a reçu la visite de la police égyptienne. Cela n’a pas vraiment dérangé son propriétaire, Muhammad Al-Sharkawi (محمد الشرقاوي), car il se trouve déjà en prison. Il lui est reproché, avec d’autres blogueurs qui relaient sur internet les protestations de l’opposition égyptienne, d’avoir appelé à la grève du 6 avril dernier (une autre est prévue le 4 mai prochain, pour "fêter" les 80 ans du raïs Moubarak : on en reparlera sans doute...)

En fait, les forces de l’ordre venaient saisir les exemplaires restant d’un livre intitulé Métro, publié il y a un peu plus d’un an. "En vertu" des dispositions très particulières de la censure locale (voir ce billet), il s'est en effet trouvé un honnête citoyen pour s'offusquer du langage utilisé dans cet ouvrage dont la couverture précise pourtant qu'il est destiné à un public adulte. L’auteur – et son éditeur – doivent donc répondre d’"atteinte aux bonnes mœurs pour cause d’utilisation d’expressions dialectales" (impossible de vraiment traduire la charge officielle, que les arabisants apprécieront : خروجها عن الآداب العامة لاعتمادها اللغة والألفاظ العامية الدارجة في سياق أحداثها).

Métro n’est pas une publication ordinaire. Cet album est le premier "roman graphique" (graphic novel) arabe. Son auteur, Magdy El Shafee (مجدي الشافعي), a débuté dans une publication pour enfants (Alaa Eddin) où il a fait la connaissance d’Ahmed Ellabad – et de son père, la mémoire du graphisme contemporain arabe, Mohieddine Ellabad : leurs encouragements étaient nécessaires pour que l'auteur aille au bout de son ambitieux projet.

Car il aura fallu cinq années de travail pour produire les 92 planches de cette histoire policière qui se déroule dans un Caire ultra contemporain et tout sauf exotique. Shihab, un jeune informaticien financièrement aux abois, attaque une banque et planque son butin dans une station du métro du Caire.

Tout le problème, pour le héros de Métro, est d’arriver à en sortir, et à s'en sortir. Pour lui, dans cet album qui se veut l'expression fidèle de l’Egypte d’aujourd’hui, avec ses manifestations où les journalistes se font sexuellement agresser par les petites frappes (بلطجة) à la solde du pouvoir (un fait-divers authentique dont a été victime une journaliste proche du mouvement Kefaya), il n’y a pas encore vraiment de lumière au bout du tunnel.

Comme pour le reste du peuple égyptien d'ailleurs...


Maintenant qu’il a été saisi, pas facile de trouver l'oeuvre de ce dessinateur qui revendique sa filiation avec Hara-Kiri et Charlie Hebdo… On peut admirer la qualité de son graphisme grâce à une bonne série de planches, traduites en anglais et visibles sur le net, ainsi que quelques dessins (cette Oraison funèbre pour un homme ordinaire par exemple. Magdy El Shafee a un site, avec son blog qui évoque (en anglais) l'interdiction de son livre.
Enfin, pour les « Facebookers », un entretien sur la chaîne Al-Jazeera.

Pour lire plus de détails sur cette affaire, voir le blog d’un jeune écrivain contemporain, Muhammad Aladdin, et dans la presse (en arabe : akhbar al-adab, Middle-East Online et al-Hayat; en anglais, cet article).

Mentionné par Magdy El Shafee, on peut apprécier également le travail du Libanais Mazen Kerbaj, mieux connu des lecteurs français, sur ces planches déjà un peu anciennes, et sur son blog.







Illustrations : dessins de Magdy El Shafee (www.magdycomics.com) et affiche - retouchée ! - d'une exposition à la galerie Townhouse du Caire (www.thetownhousegallery.com) en février 2008.

13 avr. 2008

Poésie et télévision dans le Golfe : une question "géopoétique" !

Renouant avec l’incroyable succès de la finale précédente, l’année dernière, la seconde édition du Poète du million a été suivie, vendredi dernier, par quelque 70 millions de téléspectateurs, essentiellement dans le Golfe (voir ce précédent billet). Triomphe médiatique, l’émission diffusée par Abu Dhabi TV est toutefois en train de se transformer en problème politique, et même peut-être en échec commercial si les choses tournent vraiment mal.

Contre toute attente en effet, l’oriflamme (bayraq) pourpre du vainqueur a été remis non pas au candidat saoudien pourtant donné largement favori mais à un rival. Pour ne rien arranger, celui-ci a été naturalisé au Qatar il y a moins d’un an alors qu’il était né saoudien car cette compétition télévisée régionale connaît désormais des transferts d'"athlètes poétiques" à l’instar de ceux des "artistes du sport".

En tout cas, il ne fait aucun doute au royaume des Saoud que cet échec national est le résultat d’une sombre machination, et les appels au boycott de la prochaine édition de l’émission produite par l’émirat voisin d’Abu Dhabi se multiplient via les messageries téléphoniques et les sites internet.

En effet, à quoi bon participer à la compétition si les jeux sont faits d’avance ? L’un des deux finalistes saoudiens n’a-t-il pas été victime d’une inexplicable rupture de faisceau ? Plus grave encore, la charmante présentatrice – dont on dit qu’elle doit épouser très prochainement un richissime saoudien – n’a-t-elle pas elle-même exprimé, en toute innocence, sa plus grande surprise à la lecture du verdict final ? Comment le mieux placé des candidats saoudiens, avec un tel soutien de la part du public et de telles notes auprès du jury, a-t-il pu se retrouver si mal classé ?

Pour l’opinion saoudienne, la politisation (تسييس) de la compétition est donc une affaire entendue. D’ailleurs, Cheikh Khalifa bin Zayid Al Nahyan a quitté le théâtre où se tenait la finale au bout de quelques minutes seulement, laissant son ministre des Affaires extérieures remettre le prix. On a dit depuis que les candidats saoudiens n’avaient, de toute manière, aucune chance de l’emporter.

En effet, les tensions entre les Emirats et l’Arabie saoudite, notamment à propos d’un différend portant sur une oasis frontalière, ne sont un mystère pour personne. Dans ce contexte, l’émission préférée des téléspectateurs du Golfe fonctionnerait dans le paysage audiovisuel régional exactement comme Al-Jazeera : de la même manière que la plus célèbre des chaînes panarabes fait partie de la politique extérieure du Qatar, le Poète du million est la carte que joueraient les Emirats contre leur puissant voisin saoudien !

D’ailleurs, il n’aura pas échappé aux observateurs les plus avisés que le jury du concours a proposé cette année aux candidats d’improviser à partir de deux vers choisis "comme par hasard" dans l’oeuvre d’un poète célèbre de la famille de Al Racheed, longtemps rivale de la dynastie saoudienne dans la Péninsule durant la seconde moitié du XIXe siècle !

Pourtant, la véritable leçon "géopoétique" de l’échec saoudien, c’est qu’il ne faut pas beaucoup plus qu’un jeu télévisé pour rallumer les feux mal éteints des rivalités tribales dans un Etat qui n’existe sous sa forme officielle que depuis 1932. Dans la mesure où deux candidats saoudiens restaient en lice pour la finale, il semble bien qu’aucun des deux n’ait reçu le soutien unanime de ses compatriotes, lesquels n’ont pas su s’unir pour faire triompher une seule candidature en envoyant un déluge de SMS (payants !) vers le site de l’émission.

Il faut dire que le propre de cette joute poétique, où l'on s’exprime non pas en arabe classique mais en dialecte, est de jouer précisément sur la fibre tribale. Nâsir al-Farâ‘ina (ناصر الفراعنة), le candidat malheureux, a pu ainsi déclarer qu’il avait fait de son mieux pour représenter – dans l’ordre ! – son pays, sa tribu et son public (الحمد لله على كل شيء لقد مثلت بلدي وقبيلتي وجمهوري أحسن تمثيل) !

Ce retour à des formes d’expression assez archaïques explique d’ailleurs qu’on est très loin de se réjouir dans les milieux littéraires de l’incroyable succès de cette émission : elle ne met en vedette qu'une écriture très traditionnelle dans ses thèmes et dans sa forme, en totale contradiction avec la révolution poétique lancée au milieu du siècle dernier par la jeune génération d'auteurs arabes et progressiste d’un pays voisin, l’Irak.

Une petite vidéo du vainqueur pour se plonger dans l'ambiance.
Un article assez complet dans le quotidien en ligne (saoudien) Elaph sur l'affaire, complété par cet autre et également cet article dans Al-Hayat.
Quant à cet article du Syrien Fadi Azzam, intitulé "Cinq poètes pour un citoyen du Golfe !", il permet de se faire une idée de la réception du Poète du million dans les milieux intellectuels.

6 avr. 2008

Le diable et le bon Dieu : les deux visages de la modernité arabe



Cette image d’un supporter célébrant les prouesses de l’équipe de foot saoudienne peut apparaître très anodine. Elle a néanmoins en son temps (fin juillet 2007) suscité un véritable tollé.

D’abord parce que le drapeau que tient le jeune homme au milieu du cercle des danseurs n’est pas n’importe quel drapeau, mais celui du royaume d’Arabie saoudite, et qu’il est donc particulièrement mal venu de se livrer à des gesticulations déplacées avec ce tissu orné de la profession de foi musulmane (ce qu’on appelle en arabe les "deux professions de foi", الشهادتان : "Il n'y a de dieu que Dieu" et "Muhammad est Son prophète").

Mais de plus, le danseur n’était autre que le célèbre Saad al-Saghir (سعد الصغير), qui s’était déjà fait remarquer quelques mois avant en montant sur une scène de Dubaï dans un état d’ébriété visiblement avancé.

Pour ne rien arranger, c’est ce même chanteur égyptien qui avait eu l’honneur, à la fin de l’année 2006, d’être le partenaire à l’écran de la célèbre Dina, une bombe sexuelle locale, un temps mariée avec le richissime homme d’affaires Hussam Abul-Futuh. [Il n'y a que l'Egypte pour imaginer d'aussi invraisemblables scénarios !] Pour le lancement du film, on avait imaginé de faire danser la vedette féminine devant le célèbre cinéma Métro au Caire. Cela avait déclenché, en octobre 2006, une incroyable explosion d’hystérie sexuelle, révélée en grande partie grâce aux bloggers locaux qui avaient fait la preuve de leur nouvelle importance au sein du système d’information.

De nombreuses femmes qui avaient eu la malchance de se trouver dans les parages du cinéma, dans une des zones les plus commerçantes de la ville, avaient été agressées par des hordes de jeunes hommes totalement déchaînés. Ils avaient pourchassé leurs victimes en hurlant le dernier tube de Saad al-Saghir, une chanson assez leste où, dans le pur style des vendeur de quatre-saisons, la banane fait bon ménage avec la mangue (voir la vidéo en fin de ce billet)...

Il était donc temps pour Saad d’imiter le repentir d’autres vedettes scandaleuses, Tamer Husni par exemple (dont on a déjà parlé ici), et de se racheter une conduite en enregistrant quelques titres musicaux religieux, un genre particulièrement à la mode aujourd’hui dans le monde arabe.

Naturellement, nombreux sont ceux qui s’inquiètent d’un changement de genre aussi soudain. Cheikh Muhammad al-Rifâ‘i par exemple, haut fonctionnaire au ministère des Waqfs, se demande ainsi dans un article récent d'Al-Quds al-‘arabi si celui qui est passé aussi soudainement du diable au bon Dieu n’est pas capable de retomber tout aussi brutalement dans l'erreur.

On s'inquiète aussi pour le devenir du chant religieux lorsque tant de chanteurs et de chanteuses à la mode se mettent à investir un style qui a l’avantage de leur assurer de confortables recettes et le salut de leur âme (à tout le moins celui de leur réputation). Quel sens peut encore avoir cette haute tradition musicale, née à l’époque fatimide (Xe s.) et développée par les confréries soufies, si elle n’est pas associée à une authentique sacralité ?

Mais tout le monde ne partage pas ces craintes. Sur le site Islam-Online par exemple, proche des Frères musulmans, un assez long article revenait sur ce phénomène en se réjouissant de constater que le chant religieux (nashîd) avait désormais pleinement sa place sur les chaînes télévisées musicales.

Pour son auteur, et en particulier avec l’arrivée d’une nouvelle génération de chanteurs tels que Sami Yûsuf (dont on a déjà parlé ici), le nashîd a définitivement rompu avec le cadre étroitement idéologique des années 1990 et ses lamentations sur les souffrances des pauvres musulmans opprimés.

Désormais, le nashîd appartient pleinement à son époque. Grâce à la table de mixage et aux trucages électroniques, plus de problème avec les interdits sur l’utilisation de nombre d'instruments musicaux. A l’image d'un Mishary Rashid Alafassy – qui possède sa propre chaîne de télévision – le chant religieux contemporain peut associer la foi à des préoccupations écologiques telles que la préservation de l’eau et de l’énergie. Même la question des relations entre hommes et femmes n’est plus désormais totalement étrangère à un style pour lequel il n’y avait jusque là d'autre amour que divin.

Au lieu de tourner le dos au monde moderne, le nouveau nashîd en épouse totalement la logique. Dès lors, il peut affronter sans complexe sur les chaînes satellitaires la concurrence des "chansons libérées" (الأغاني المتحررة) parce qu’à la différence des succès étroitement commerciaux, il est, pour ses fans, une expression artistique dotée d’un but véritable (الفن الهادف).

On ne saurait se contenter de sourire devant des volte-face aussi rapides et radicales entre le vice et la vertu. Pour les vedettes de la scène et de l’écran, mais bien plus encore pour la jeunesse arabe qui consomme ces icônes, la seule hypocrisie et la simple duplicité ne suffisent pas à rendre compte d’une réalité certainement plus complexe. La modernité arabe se partage bien entre le diable et le bon Dieu, entre l'effronté vendeur de fruits et le touchant jeune homme confit en dévotion.

Pour l'amusante vidéo qui fait bouillir le sang de la jeunesse égyptienne, Al-'Anab, le titre endiablé - c'est bien le mot ! - de Saad, ce lien (et ici pour les paroles).
Les vrais amateurs préfèreront cet enregistrement, musicalement nul mais incroyablement hot.
Et pour le "côté bondieuseries", le sirupeux "Je loue notre Dieu" (Ahmidu rabba-nâ), beaucoup, beaucoup plus sage, par ici !

30 mars 2008

Boycott du Salon du livre : quand une langue est réduite au silence



Choisir l’Etat israélien, à l’occasion du soixantième anniversaire de sa création, comme invité d’honneur du Salon du livre de Paris n’était pas, à l’évidence, totalement dénué d’intentions politiques. Venu officiellement pour l'inauguration, le président Shimon Pérès fut d’ailleurs reçu avec tout le protocole d’un chef d’Etat comme en témoigne cette photo des Champs-Elysées. Dans ce contexte, le boycott arabe et musulman était inévitable.

Boycott qui a suscité des prises de position, tout aussi inévitables, critiquant cette attitude de refus et justifiant la position israélienne, sans craindre d’affirmer, par méconnaissance sans doute, des contrevérités.

Pierre Assouline par exemple justifie l’invitation des seuls auteurs écrivant en hébreu par le fait qu’il s’agit de la langue nationale en Israël : il oublie, avec beaucoup d'autres il est vrai, que l'Etat israélien a deux langues officielles, l'hébreu et l'arabe.

On a donc choisi délibérément, y compris en invitant un auteur arabe écrivant en hébreu, de faire hommage à l'occasion de ce Salon du livre à la seule partie que l'on veut bien reconnaître de la création littéraire israélienne...

Réduire au silence l'arabe, l'une des deux langues officielles en Israël, ce n'est tout de même pas exactement indifférent, en termes politiques.


Drapeau déployé par des militants de "Génération palestine"
à l'occasion de la venue d'Ehud Olmert (octobre 2007).
Source : www.europalestine.com.


La question du boycott est certainement difficile, douloureuse dans bien cas. Pourtant, dans ce cas précis, l’exploitation politique de cet événement en principe culturel, était assez évidente.

Une fois de plus, à l’exception d’un seul article, assez fade, du Safir libanais traduit dans Courrier international, les voix en provenance du monde arabe n’auront pas été données à lire en français. Voici donc, à la fois résumées et librement traduites, deux opinions publiées le même jour (le 28 mars).

Le Salon du livre de Paris et le boycott arabe.
(texte publié par Samir Taher, poète irakien, dans le quotidien panarabe et propalestinien Al-quds al-‘arabi du 28 mars 2008)

Des écrivains arabes participant au Salon du livre de Paris nous disent que boycotter cette manifestation c’est boycotter la littérature en hébreu. Ils savent bien que faux ! Il y avait au moins deux bonnes raisons : d’abord parce que le Salon honorait Israël au moment même des massacres de Gaza et des décisions d’étendre ses colonies ; ensuite parce que l’invitation était limitée à la littérature écrite en hébreu. Les adversaires du boycott ne font pas allusion à cela. Tahar Ben Jelloun explique que c’est une faute de boycotter des livres à cause de la politique d’un pays, alors que le boycott ne concerne pas les livres, et que ce ne sont pas eux qui sont honorés ! A l’évidence, cette manifestation est politique : n’a-t-elle pas été inaugurée par Sarkozy et Pérès ? Maïssa Bey aurait été d’accord pour un boycott si tous les auteurs invités avaient soutenu la politique de leur gouvernement : chère Maïssa, justement, ceux qui n’étaient pas d’accord ont boycotté (l’historien Ilan Papé, le poète Aharon Shaptaï). Au moins Maïssa Bey n’est pas aussi arrogante (عجرفة) que Hoda Baraka qui n’aime rien tant que les auteurs israéliens et parle de boycott stupide. […)] De fait, le Salon aurait pu être l’occasion d’un dialogue entre intellectuels arabes et israéliens si le gouvernement français n’avait pas tout gâché en ne laissant aux écrivains arabes d’autre possibilité que de célébrer Israël ou de le boycotter. C’est à se demander si tout cela n’était pas planifié de la sorte par la droite française depuis le début…

Deux Salons du livre en l’honneur d’Israel : n’est-il pas plus efficace de boycotter ?
(texte publié par Yûsuf Damra, un Palestinien de Cisjordanie installé en Jordanie, auteur de nouvelles dans le quotidien Al-Hayat, qui est tout sauf un brûlot de gauche...)

De nombreuses voix arabes, celles d’intellectuels et d’écrivains, ont appelé à participer aux Salons du livre de Paris et de Turin, bien qu’Israël y soit l’invité d’honneur, à l’occasion du soixantième anniversaire du viol de la Palestine et de la création d’un Etat raciste sur son territoire. Et cela au prétexte que l’expérience montre que laisser le champ libre à l’ennemi permet seulement qu'il se fasse encore plus entendre. Ces voix veulent nous faire croire que le vrai problème, c’est l’absence des Arabes qui, avec la présence sioniste, fait que l’Occident reste captif d’une voix unique.
[…] Certains "nouveaux libéraux arabes" voudraient nous convaincre que participer à ces deux Salons fera contrepoint à la présence de l’ennemi, évitera qu’il fasse seule entendre sa voix aux citoyens occidentaux. Ils voudraient nous convaincre que le boycott est négatif, inefficace parce que la voix arabe restera cantonnée aux médias arabes, que les citoyens occidentaux ne pourront pas entendre le point de vue arabe et qu’ils épouseront donc le point de vue sioniste, non pas par conviction mais par défaut.
On veut bien croire, même si ce n’est pas évident de nos jours, que les nouveaux libéraux arabes, partisans de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme, sont animés de bonnes intentions. Pourtant, le boycott est-il vraiment quelque chose de négatif, de stupide ? Plus personne ne peut s’illusionner sur l’ignorance de l’Occident, à commencer par ses élites intellectuelles et politiques vis-à-vis de la question palestinienne, surtout à l’heure de la société de l’information. Ces élites sont parfaitement au courant, depuis le début en fait. Il suffit d’observer le nombre d’organisations, civiles ou gouvernementales, qui essaient de contribuer à trouver une solution au problème : c’est la preuve de leur méconnaissance, ou bien le contraire ?
Boycotter c’est prendre parti, exactement comme participer, c’est prendre position d’une façon particulièrement efficace et susceptible de susciter des interrogations. Boycotter, c’est mieux que de refuser de prendre la parole, c’est une protestation qui touche au cœur de la raison occidentale, qui la touche à l’endroit le plus sensible.
Participer, c’est se soumettre aux faits établis, réduire le conflit à une simple divergence de points de vue. Agir ainsi, c’est faire que l’Occident n’éprouve jamais le moindre remord pour tous ses agissements depuis un siècle, faire que l’Occident se dise que finalement il avait raison puisque les Arabes auront fini par accepter cette entité raciste et hostile. (…) Mieux encore, ce seront les Palestiniens qui auront fini par payer le prix d’une solution sans que l’Occident n’ait à porter la responsabilité morale et légale de ce qu’il a fait. Boycotter c’est donc rappeler à l’Occident son crime, et être présent, c’est pardonner l’impardonnable.[…] Le plus étonnant cependant, c’est de voir que le boycott se trouve décrit par Ben Jelloun comme « un crime contre la culture ». Il nous dit que le boycott est un crime et fait semblant d’oublier les crimes pires encore commis en Palestine ! Il n’y fait même pas allusion de près ou de loin, pas plus qu’au soutien de la France à l’entité sioniste.
Cette manière de caresser dans le sens du poil l’Occident (تزلف) revient, dans le fond, à faire la même chose pour Israël. Apparemment, il y a des écrivains arabes qui ont compris le rôle joué par le sionisme sur le marché mondial du livre et des écrivains, à travers les traductions, les prix… C’est cela qui en fait saliver plus d’un et qui les fait parler de pardon et de tolérance, fut-ce sur le cadavre des bébés de Gaza et les lamentations de leurs mères.
Il n’y a pas de honte à participer à la célébration des soixante ans d’Israël tant qu’on en retire quelques miettes de profit… Tant pis pour les enfants de Gaza, les mères, les vieux, le blocus et la famine imposée à deux millions d’êtres humains. Tant pis pour les obus qui tombent sur les ambulances, c’est secondaire. Ce qui est grave, primordial même, c’est le coup que fait subir le boycott arabe à la culture universelle !!!

23 mars 2008

"Mari" : un orchestre féminin en Syrie


Disparu il y a moins d'un an (septembre 2007) à l'âge de 73 ans, le grand musicien syrien Solhi al-Wadi (صلحي الوادي) appartenait à une prestigieuse génération d'intellectuels proche-orientaux souvent méconnus et dont la figure, célèbre en Occident, d'un Edward Said donne une idée du cosmopolitisme raffiné.

Né en Irak, Solhi al-Wadi était parti, après ses premières études à Damas, à Alexandrie pour le célèbre Victoria College, puis l'Institut supérieur de musique. Après cette formation, complétée à la Royal Academy of Music de Londres, il créa dans les années 1960 l'Institut arabe de musique de Damas qu'il dirigea trente ans durant avant de prendre la tête de l'Institut supérieur de musique où il mit en place, quelques années plus tard, le premier orchestre national symphonique.

On a déjà eu l'occasion d'écrire dans un précédent billet combien il faut de sottise arrogante à un Bernard Lewis pour écrire, en dépit de tels exemples, que la musique occidentale "reste profondément étrangère aux habitants du Moyen-Orient".

Avec l'Orchestra Mari (أوركسترا ماري), créé en 2006 et qui a remporté un très grand succès lors d'un récent concert donné à Dubaï, une bonne occasion lui est donnée de corriger ses préjugés, non seulement sur la réalité musicale de la région, mais aussi sur la situation de la femme arabe.

Tirant son nom de l'antique cité fondée non loin de l'actuelle frontière syro-irakienne au troisième millénaire avant notre ère, l'Orchestra Mari regroupe dans sa formation la plus étendue quelque 39 chanteuses et 62 musiciennes, professionnelles ou non, formées aussi bien à l'étranger (Paris, Londres, Moscou, Saint-Pétersbourg...) qu'au conservatoire de Damas.

L'idée de cette formation, le premier orchestre féminin dans la région, revient à Ra'ad Khalaf (رعد خلف), un musicien syrien d'origine irakienne comme Solhi al-Wadi. Violoniste de réputation internationale, musicologue et compositeur, il s'inspire en particulier du patrimoine millénaire de son pays dont il lui arrive de reprendre certains textes et même divers instruments notamment à travers le projet musical "Ziryâb" (زرياب du nom d'un célèbre musicien né à Bagdad au IXe s.)

A l'origine de cette réunion d'interprètes exclusivement féminins (même s'il arrive que des hommes se joignent à elles au gré des circonstances), dont la programmation reprend un certain nombre d'oeuvres "légères" de la musique classique occidentale, il y a le désir de proposer un cadre qui permette aux nombreuses interprètes formées par le conservatoire de Damas d'exprimer leur talent.

Cependant, et même s'il se défend de tout parti pris féministe, Ra'ad Khalaf ne fait pas mystère de ses autres intentions : dans le contexte actuel, il n'est pas indifférent aujourd'hui de donner à voir, à un Bernard Lewis par exemple, triste inspirateur des politiques bushiennes dans la région, une image aussi positive de la culture et de la femme en Syrie.

Un émouvant portrait de Solhi al-Wadi par Imad Moustapha, l'actuel ambassadeur syrien à Washington, dont je signale ici le très cultivé blog (en anglais) qui parle beaucoup plus d'art que de politique (quoique...)